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09 Janvier 2012
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Editorial
Les vampires de la literie
En l’an 1752, Joshua et Naomi Collins partent de Liverpool, et prennent la mer avec leur jeune fils Barnabas, pour commencer une nouvelle vie en Amérique. Mais même un océan ne va pas suffire à les éloigner de la mystérieuse malédiction qui fait le malheur de leur famille. Vingt années passent, Barnabas est riche, puissant, c’est un séducteur invétéré… jusqu’à ce qu’il commette la grave erreur de briser le cœur d’Angélique Bouchard, une sorcière, dans tous les sens du terme, qui lui jette un sort plus maléfique que la mort : celui d’être transformé en vampire et enterré vivant. Deux siècles plus tard, Barnabas se réveille et débarque en 1972 dans un monde totalement transformé. Il retourne à Collinwood Manor pour découvrir que son domaine, autrefois grandiose, est tombé en ruine. Sa famille n’a pas disparu pour autant : il fait la connaissance d’Elizabeth Collins Stoddard, qui vit sur le reste de la fortune familiale, de son frère Roger, veuf avec ses deux enfants. Voulant comprendre la raison de la déchéance de sa famille, il découvre qu’elle est due à Angélique (toujours elle) qui a créé une entreprise de literie qu'elle a fait prospérer au détriment des Collins. Barnabas décide, soutenu par Elizabeth, de relancer l'entreprise familiale. Il ouvre donc le plus beau magasin de literie de la ville. Pour attirer le chaland, il décide de s’appuyer sur les marques les plus prestigieuses. Hélas, la malédiction se poursuit et très rapidement les clients désertent son point de vente. Que se passe-t-il donc ? Une rapide enquête lui démontre qu’Angélique vend systématiquement les mêmes produits que les siens, mais moins chers. Comme il s’agit de produits de marque, ils sont facilement identifiables. Un jour, un de ses clients le traite même de voleur. Un voleur lui ? Le descendant d’une des plus grandes familles de la région.
« Mais pourquoi cela, Monsieur, je vous prie, lance-t-il à l’impudent. Vous avez vu vos prix ? Regardez ce matelas de la marque Cauffle. Vous le vendez 7 000 euros. J’ai vu le même chez Combut à 300 euros ! » Barnabas eut beau jeu d’expliquer à son client que bien qu’il s’agisse de la même marque, les deux produits n’avaient rien à voir en terme de technologie, ce dernier ne voulut rien entendre. C’en était trop. Barnabas débarqua chez Cauffle son fournisseur et le menaça de lui avaler tout son sang (eh oui, il restait quand même un vampire) s’il ne lui trouvait pas une solution. Une marque ne peut pas faire, sauf à perdre sa cohérence, le grand écart entre les prix », lui assena-t-il. Ce dernier appela sa directrice commerciale Victoria Winters : elle ressemblait trait pour trait à Josette, son ex-femme. « Pas de problème, s’exclama Josette, nous allons vous créer une collection exclusive. Nous l’appellerons Red Blood, puisque vous êtes un vampire ».
Au début, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et Red Blood fit un tabac. Puis, les ventes fléchirent. Que se passait-il ? Barnabas ne mit pas longtemps à découvrir que Cauffle avait inondé le marché de Yellow Blood, Black Blood, Green Blood, tous des clones de son produit, vendus par tous ses concurrents, Angélique en tête. Il se souviendrait longtemps de son rire sardonique.
Il retourna voir Victoria Winters qui lui avoua ses fautes : « Eh oui, mais que voulez-vous, nous sommes des industriels, nous devons produire en grandes séries. Vous n’étiez quand même pas assez naïf pour croire à nos promesses ? » Cela me rappelle quelque chose, se dit Barnabas, qui constata qu’en amour, en politique et même dans le commerce, les illusions sont pléthores.
Fou de rage, il décida qu’il allait siphonner le sang des marques. Hélas, il ne trouva pas grand-chose à se mettre sous les canines. Les marques étaient déjà exsangues. Il décida alors d’aller boire le sang de ses concurrents. Combut, vendait des marques, tant pis pour lui. Il rencontra Julia Hoffman, la directrice. « Boire notre sang ? Hélas, les sites Internet sont déjà passés avant vous. Il ne nous reste plus une goutte. Ce sont vraiment des vampires redoutables. Eux aussi siphonnent le sang des marques ».
- Mais pourquoi ces dernières vendent-elles ? s’enquit-il
- Excellente question, la réponse est toujours la même : faire du volume pour faire tourner leurs usines.
Barnabas retourna chez lui perplexe. Que faire ? Il trouva la réponse grâce à Elisabeth : « Si nous ne pouvons pas vendre de marques, n’en vendons pas et créons notre propre marque ». Eurêka, se dit Barnabas, j’ai trouvé. Il alla donc voir de petits producteurs locaux. Ces derniers étaient très enthousiastes, mais n’avaient pas hélas ni la capacité de production ni la qualité dont il avait besoin. Barnabas les trouva bien fluets incapables de vendre nationalement car ils se contentaient d’expédients en jouant au golf avec quelques adhérents locaux. Ils étaient tous anémiques. Nul doute que leur fin serait accélérée par les centrales nationales des groupements qui avaient décidé leur mort : en vendant en direct, ils leur pompaient quelques litres de sang (les RFA potentielles) indispensables à leurs frais marketing et partant, à leur développement.
Barnabas se rendit alors à l’étranger et trouva le fabricant de ses rêves et prospéra grâce à lui. Dès lors, toutes les marques se mirent à souffrir d’hémorragies. Julia Hoffman de chez Cauffle revint voir Barnabas :
- Tu ne peux pas nous faire cela ! Pour survivre, nous allons être obligés d’inonder tout le marché de produits à bas prix. Dès lors, tous les prix moyens vont baisser et tu seras balayé également.
- Tu préfères donc tuer le marché que d’essayer de trouver des solutions, mais c’est du suicide, répliqua Barnabas.
- Je ne vois pas d’autres alternatives.
- Il y en a une pourtant : si tu rendais tes usines plus flexibles, tu pourrais fabriquer autant de séries différentiées qu’il existe de réseau de distribution.
- Certes, mais cela nous demanderait des investissements importants. Comme nous n’avons presque plus de sang, nous n’avons plus les moyens ! Nous sommes pris au piège, c’est un cercle vicieux !
- Alors, vous êtes morts. N’avez-vous pas compris que les temps ont changé ? Les consommateurs ont vieilli, le marché de masse a vécu et les industriels tayloristes aussi. Désormais, il faut satisfaire un consommateur hédoniste qui recherche des produits personnalisés dans des circuits plutôt spécialisés, en centre-ville. N’oublions pas non plus la révolution Internet. Les industriels doivent donc s’adapter ou, tels les dinosaures, mourir.
Barnabas réussira-t-il son pari de la MDD ? Les industriels seront-ils capables s’adapter ? Que deviennent les marques au 21e siècle ? Autant d’histoires que nous continuerons à vous narrer. A suivre…
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